Tous les chemins mènent au véganisme

_MG_3043

J’écris ce texte suite à la lecture de l’article “Pour l’abolition du véganisme, pour l’abolition de l’esclavage” et qui a été massivement partagé dernièrement par mes proches sur les réseaux sociaux.

Les sujets qu’il aborde m’importent beaucoup. En gros, il incite les véganes à modifier l’approche du combat pour les droits des animaux pour le rendre plus efficace. De passer de la stratégie de la conversion à celle de la revendication pour des droits sociaux.

Bien que je sois en accord avec la majorité des propos de son auteur, cet article m’a laissé un goût amer. J’ai l’impression qu’il renforce (subtilement) une idée qui me fait froid dans le dos, soit une certaine hiérarchisation des personnes et stratégies. Je crois que la diversité des tactiques est efficace et j’aimerais, en conséquence, rappeler que plusieurs causes et manières d’agir sont également valables. En quelques points, voici mes impressions et des pistes de solution pour favoriser l’intégration de toustes et favoriser une société végane diversifiée.

Pour faciliter le fil de lecture, toutes les citations non signées proviennent de l’article mentionné ci-haut.

Foi aveugle versus arguments logiques

Les activistes pour les droits des animaux dans le monde ont utilisé jusqu’à maintenant la stratégie de la conversion. La stratégie de la conversion consiste à tenter de convertir les gens au végétarisme/véganisme sans créer un débat public et sans faire de revendications. […] La stratégie de la conversion n’est pas utilisée dans les mouvements sociaux, mais dans les mouvements religieux.

Il va de soi que le véganisme n’est pas un choix personnel. Toute action qui influence la qualité de vie (ou la vie tout court) d’autres individus est une question politique qui mérite d’être débattue sur la place publique.

En revanche, discuter de véganisme ne me semble pas comparable aux tentatives de conversion des religions. Le véganisme est un choix de société sensé, logique, et scientifiquement défendable sur tous les plans (éthique, environnemental, social ou de santé). La fin du véganisme n’est pas de récolter des adeptes. Ses objectifs sont nombreux et, pour moi, ne se limitent pas à mettre fin à l’exploitation des animaux. Au contraire, les religions et les sectes cherchent des adeptes afin de survivre. Pour ce faire, elles usent de toutes sortes de stratégies axées sur la foi, l’appartenance à un groupe, la peur, et des sophismes à n’en plus finir. La différence d’objectif est de taille… et influence donc nécessairement le type d’approche.

Avancer des arguments fiables et vérifiables en faveur de la fin de l’exploitation des animaux, de la viabilité des actions humaines ou de leur santé permet d’alimenter la réflexion de personnes qui j’espère ne deviendront jamais des « adeptes converties avançant sur le chemin de la foi »! Mais plutôt des personnes responsables et réfléchies, conscientes des conséquences de leurs actes.

Il est possible de discuter de véganisme sans utiliser la technique de conversion, sans parler de choix personnel, et je crois que ça a tout à fait sa place!

L’esclavage n’a jamais été aboli

A l’inverse, la stratégie des mouvements sociaux a porté ses fruits à de nombreuses reprises (le mouvement pour l’abolition de l’esclavage, le mouvement des droits civiques, le mouvement de libération des femmes, les mouvements LGBT, etc.

Quand les mouvements sociaux vont plus vite que la société, cela peut amener des demi-victoires. Par exemple, le prosélytisme et la prostitution sont illégales, et pourtant, suivent leur cour comme si de rien n’était. De même pour la vente de drogues et d’armes. Les gens qui ne comprennent pas les raisons de cesser certaines actions vont les continuer même si elles deviennent illégales. Tant qu’il y aura de la demande, il y aura de l’offre. Cela vaut pour toutes sortes d’inégalités. En abolissant l’exploitation des animaux, bien sûr, ce sera plus difficile de manger de la viande, des œufs ou du fromage. Ce sera une superbe avancée.

Mais si les gens ne sont pas prêts, bonjour le marché noir! Et auparavant, me fait remarquer mon conjoint, bonjour les émeutes et, pourquoi pas, la guerre civile! Avez-vous déjà entendu quelqu’un dire qu’il serait prêt à (vous) tuer plutôt que de devenir végétalien? Moi oui. Quand on n’est pas prêt.e, on n’est pas prêt.e!

Affirmer que l’esclavage, le sexisme ou le racisme ont été abolis témoigne du même type de fermeture à l’autre que de manger de la chaire animale. L’esclavage n’a jamais été aboli : il est devenu hypocrite. Il est ailleurs! Terriblement légal et dévastateur. Savez-vous dans quelles conditions on produit la plupart des téléphones cellulaires et des vêtements? En un mot, ce n’est pas rose. On a beau avoir toutes les chartes des droits et libertés qu’on veut, ces industries et notre système économique reposent sur l’exploitation d’autrui. Ils ne fonctionnent et ne sont rentables qu’à cause de la participation enthousiaste des consommateurs/trices qui ont adopté le slogan “toujours plus pour beaucoup moins” sans s’informer des retombées de leurs achats.

Aucune compagnie ne pourrait subsister en abusant des autres (animaux humains ou non-humains) ou de l’environnement si nous décidions de les boycotter à cause de ces pratiques. La compréhension et l’action conséquente me semblent plus pertinentes que toutes les lois et chartes du monde. Nous manquons cruellement d’éducation à la cohérence!

Il y a plus d’une cause valable

C’est pourquoi, beaucoup d’arguments sont utilisés qui n’ont aucun rapport avec l’oppression des animaux non-humains. Par exemple, les arguments écologiques et concernant la santé sont présents sur beaucoup de flyers que nous distribuons. Et parfois il n’y a même pas un seul mot sur le spécisme.

Se soucier de l’environnement, de la santé ou des droits des LGBT ne met pas en cause le fait de militer pour les droits des animaux. Personnellement, je milite pour la vie heureuse pour toustes. Ma vision des choses inclut humains, animaux, insectes, plantes, écosystèmes et sociétés. Se préoccuper uniquement du sort des baleines ou des ours polaires (mais pas des autres animaux, par exemple), des femmes, des homos ou des réfugié.e.s (mais pas des autres humains, par exemple) me paraît aussi empathique que de ne se préoccuper de personne. On ne peut pas militer pour toutes les causes, soit, il y en a trop. Je ne cherche pas non plus à jouer au jeu du tout ou rien. Mais on peut reconnaître l’utilité de chacune!

Tout le monde n’est pas végane pour libérer les animaux. C’est un fait. Certain.e.s le sont pour des raisons humanitaires, écologistes, de santé ou simplement d’empathie en général, pas juste pour les animaux. Chercher à changer une telle réalité commence à ressembler à un type de conversion religieuse… En effet, pourquoi perdre son temps à changer des véganes parce qu’illes ne sont pas des véganes comme il faut?

Comme le disait Martin Luther King (j’aime le citer!) :

Injustice anywhere is a threat to justice everywhere

Une injustice où qu’elle soit menace la justice partout ailleurs

Au contraire, chaque avancée pour les droits d’un groupe permet de faire avancer les droits d’un autre groupe. Ne serait-ce qu’en diminuant la liste des tâches des personnes engagées! Il est tout à fait légitime de s’intéresser à toutes sortes de causes, incluant le sort de l’environnement ou la santé des humains.

Si pas de santé, pas de véganisme

Il est immoral d’utiliser des arguments écologiques ou de santé lorsqu’on critique une pratique qui provoque le meurtre des êtres humains. Il est également immoral de les utiliser lorsqu’on critique une situation où des êtres sensibles d’une autre espèce sont tués.

L’est-ce vraiment? Si la consommation de produits animaux était nécessaire à la santé, ou si nous étions des chats, par exemple, je vous jure que je ne serais pas végane. Je serais wellfariste. (Sans chercher à diminuer la pertinence des courants wellfaristes, comme le souligne cet article qui illustre bien l’efficacité de la diversité des tactiques.) Tous les êtres vivants méritent que leurs besoins soient comblés : nous aussi.

En ce sens, et connaissant les effets néfastes de la consommation de produits animaux pour la santé humaine, il faut arriver à faire plus de bruit que les compagnies pharmaceutiques et agro-alimentaires. Qui manipulent l’imaginaire collectif en finançant, et en publiant bruyamment, toutes sortes d’études bidons qui vantent les bienfaits des aliments d’origine animale. Un obstacle de taille au véganisme est la peur des carences, peut-être plus encore que la tradition. Les traditions, on peut les changer très rapidement quand ça fait notre affaire. La technologie et les mœurs ont énormément changé nos vies en seulement une génération. Ça pourrait arriver pour la nourriture, si seulement on arrêtait d’avoir peur.

Mais les intérêts économiques derrière ces choix sont énormes. Plus de 80% des coûts du système de santé pourraient être évités si tout le monde adoptait une alimentation végétale variée, composée d’aliments entiers, pas trop transformés, et enrichie en vitamine B12. (plus d’infos sur le site web ultra documenté www.nutritionfacts.org) On parle de près de 40 milliards de dollars de dépenses évitables par an, juste au Québec. À titre de comparaison, la gratuité scolaire coûterait à peine plus de ½ milliard par an. Quel gâchis! Tuer des animaux, réchauffer le climat, gaspiller l’eau potable, détruire des écosystèmes, se rendre malades, et coûter si cher à la société, tout ça pour aucun bénéfice du tout.

N’empêche que si le véganisme n’était pas viable, je n’en ferais pas la promotion. J’ose croire que vous non plus. C’est pourquoi j’affirme qu’il est primordial de faire connaître les bienfaits santé d’une alimentation végétale bien menée. Ce n’est pas immoral, c’est un devoir!

Tout ou rien, ou comment s’assurer de faire du sur place

Si nous voulons abolir l’exploitation animale, nous devons exprimer une revendication demandant son abolition, la faire entendre de plus en plus dans la société et ainsi créer un débat public sur cette question.

Pour abolir l’exploitation animale, il faut partir d’où nous sommes collectivement et individuellement, et avancer par tous les moyens possibles et inimaginables pour y arriver. L’approche tout ou rien crée d’innombrables ancien.ne.s véganes. J’enrage à lire les statistiques selon lesquelles la majorité des personnes qui ont adopté le végétarisme, le végétalisme ou le véganisme (même pour des convictions éthiques) ont éventuellement recommencé à manger de la viande, parfois plus qu’avant. Je rencontre des « ancien.ne.s » à toutes les semaines. Donnons-leur du temps, allons-y de manière plus graduelle s’il le faut… mais que ce soit permanent!

J’ai vu tellement de gens souffrir et mourir prématurément à cause de leur mauvaise alimentation que la santé est devenu une lutte centrale de ma vie. J’ai la chance de discuter régulièrement d’alimentation végétale bien menée avec beaucoup de personnes malades, principalement des diabétiques (plus d’info sur mon blogue Diabétique et joyeuse). Et je me rends compte que la plupart des gens a de la difficulté à modifier ses habitudes alimentaires du jour au lendemain. Parmi cellis qui l’ont essayé, peu ont tenu plus de quelques mois. Aujourd’hui, tout en faisant la promotion du 100% végétalien, je me permets de glisser un mot sur l’approche graduelle, plus lente mais plus sûre.

L’écologie n’est pas un choix personnel

La stratégie de la conversion nous pousse à utiliser chaque argument que nous pouvons trouver pour convertir les gens au véganisme, mais lorsque nous utilisons des arguments écologiques ou de santé, alors que cela concerne au premier plan des animaux dont on tranche chaque jour la gorge, nous envoyons implicitement un message spéciste inconscient selon lequel la vie de ces animaux n’est finalement pas si importante.

Je ne sais pas. Pas de planète, pas d’animaux! Et ce, qu’on les exploite ou non. Nous sommes sur la Terre toustes ensemble, et si nous voulons survivre au prochain siècle, nous devons apprendre à consommer moins, mieux, et de façon plus équitable.

Manger des produits d’origine animale est, faut-il le répéter? La première cause du réchauffement climatique, de la déforestation, de pénuries d’eau potable, de perte de la biodiversité et de la destruction des océans. Comment peut-on affirmer qu’il s’agit d’un choix personnel? Nous avons toustes à payer pour les catastrophes écologiques. Nous respirons toustes le même air pollué, même si nous sommes véganes, à vélo, que nous mangeons biologique et local et que nous consommons peu. Nous buvons toustes de l’eau pleine d’hormones, de métaux lourds et de pesticides, et ce, peu importe nos choix de vie.

Militer pour l’environnement me semble un devoir fondamental. Nos habitudes de vie polluantes nous conduisent vers une extinction massive des espèces terrestres et marines. Pas d’environnement viable… pas de quoi que ce soit d’autre. En d’autres mots, c’est un peu la base!

En finir avec la hiérarchisation des véganes

J’y reviens encore… J’entends régulièrement des militant.e.s pour les droits des animaux parler des « health vegans » (véganes pour la santé) en utilisant une voix et une attitude dédaigneuses, comme si les personnes qui s’intéressent à la santé étaient des personnes de seconde classe. Comment peut-on éprouver du dédain pour une personne comme Michael Greger, grâce à qui nous ne pouvons plus affirmer que les produits d’origine animale sont nécessaires ou même bons pour la santé? Les vidéos pro-végétalisme qu’il publie plusieurs fois par semaine sont généralement partagées plusieurs milliers de fois. Je ne connais personne d’autre qui ait un aussi grand impact! Pourquoi chercher à dénigrer quiconque cherche à aider les autres à aller mieux? Et les médecins non-véganes, est-ce qu’on les traite avec autant de dédain?

Et les personnes qui sont moins connues, mais agissent de leur mieux, tous les jours depuis parfois plusieurs décennies… doit-on les classer aussi?

Cette attitude me rappelle les enfants qui acceptent ou pas les autres dans leur gang, selon leur habillement, leur ethnie ou ce qui se trouve dans leur boîte à lunch. Je la combats depuis l’école primaire. À quoi bon le véganisme, si nous continuons à hiérarchiser et puis rabaisser des gens? Le but n’est-il pas inverse?

Pour moi, chaque individu compte, et c’est ce pour quoi je milite. Même les personnes qui m’énervent ou qui agissent à l’encontre de mes valeurs comptent. Je peux être en total désaccord, être en colère contre eux, détester leurs choix de vie même, je n’ai pas à les rabaisser.

J’aimerais vous inspirer à faire de même! Chaque individu compte au même titre que chaque geste. C’est par l’empathie, ensemble, et de diverses manières, que nous pouvons le mieux favoriser une société juste et durable. Tous les chemins mènent au véganisme.

 

Isis Gagnon-Grenier
Diabétique et joyeuse
www.diabetiqueejoyeuse.com
Végane, à vélo, pour la décroissance

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.